• Chagrin d'automne

    Titre : Chagrin d'automne

     

    Poète : René-François Sully Prudhomme (1839-1907)


    Les lignes du labour dans les champs en automne
    Fatiguent l'œil, qu'à peine un toit fumant distrait,
    Et la voûte du ciel tout entière apparaît,
    Bornant d'un cercle nu la plaine monotone.

    En des âges perdus dont la vieillesse étonne
    Là même a dû grandir une vierge forêt,
    Où le chant des oiseaux sonore et pur vibrait,
    Avec l'hymne qu'au vent le clair feuillage entonne !

    Les poètes chagrins redemandent aux bras
    Qui font ce plat désert sous des rayons sans voile
    La verte nuit des bois que le soleil étoile ;

    Ils pleurent, oubliant, dans leurs soupirs ingrats,
    Que des mornes sillons sort le pain qui féconde
    Leurs cerveaux, dont le rêve est plus beau que le monde !

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  • Juin

    Juin

    Sully Prudhomme

    Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois,
    Les couples, enchantés par l’éther frais et rose,
    Ont ressenti l’amour comme une apothéose ;
    Ils cherchent maintenant l’ombre et la paix des bois.

    Ils rêvent, étendus sans mouvement, sans voix ;
    Les coeurs désaltérés font ensemble une pause,
    Se rappelant l’aveu dont un lilas fut cause
    Et le bonheur tremblant qu’on ne sent pas deux fois.

    Lors le soleil riait sous une fine écharpe,
    Et, comme un papillon dans les fils d’une harpe,
    Dans ses rayons encore un peu de neige errait.

    Mais aujourd’hui ses feux tombent déjà torrides,
    Un orageux silence emplit le ciel sans rides,
    Et l’amour exaucé couve un premier regret.

       
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  • Jaloux du printemps

    Jaloux du printemps

    Poète : René-François Sully Prudhomme (1839-1907)

    Recueil : Les solitudes (1869).

    Des saisons la plus désirée
    Et la plus rapide, ô printemps,
    Qu'elle m'est longue, ta durée !
    Tu possèdes mon adorée,
     Et je l'attends !

    Ton azur ne me sourit guère,
    C'est en hiver que je la vois ;
    Et cette douceur éphémère,
    Je ne l'ai dans l'année entière
     Rien qu'une fois.

    Mon bonheur n'est qu'une étincelle
    Volée au bal dans un coup d'œil :
    L'hiver passe, et je vis sans elle ;
    C'est pourquoi, fête universelle,
     Tu m'es un deuil.

    J'ai peur de toi quand je la quitte :
    Je crains qu'une fleur d'oranger,
    Tombant sur son cœur, ne l'invite
    À consulter la marguerite,
     Et quel danger !

    Ce cœur qui ne sait rien encore,
    Couvé par tes tendres chaleurs,
    Devine et pressent son aurore ;
    Il s'ouvre à toi qui fais éclore
     Toutes les fleurs.

    Ton souffle l'étonne, elle écoute
    Les conseils embaumés de l'air ;
    C'est l'air de mai que je redoute,
    Je sens que je la perdrai toute
     Avant l'hiver.

     
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  • Mars

    Mars

    En mars, quand s’achève l’hiver,
    Que la campagne renaissante
    Ressemble à la convalescente
    Dont le premier sourire est cher ;

    Quand l’azur, tout frileux encore,
    Est de neige éparse mêlé,
    Et que midi, frais et voilé,
    Revêt une blancheur d’aurore ;

    Quand l’air doux dissout la torpeur
    Des eaux qui se changeaient en marbres ;
    Quand la feuille aux pointes des arbres
    Suspend une verte vapeur ;

    Et quand la femme est deux fois belle,
    Belle de la candeur du jour,
    Et du réveil de notre amour
    Où sa pudeur se renouvelle,

    Oh ! Ne devrais-je pas saisir
    Dans leur vol ces rares journées
    Qui sont les matins des années
    Et la jeunesse du désir ?

    Mais je les goûte avec tristesse ;
    Tel un hibou, quand l’aube luit,
    Roulant ses grands yeux pleins de nuit,
    Craint la lumière qui les blesse,

    Tel, sortant du deuil hivernal,
    J’ouvre de grands yeux encore ivres
    Du songe obscur et vain des livres,
    Et la nature me fait mal.

    René-François Sully Prudhomme, Les solitudes

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  • Le cygne

     

    Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes,
    Le cygne chasse l’onde avec ses larges palmes,
    Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil
    A des neiges d’avril qui croulent au soleil ;
    Mais, ferme et d’un blanc mat, vibrant sous le zéphire,
    Sa grande aile l’entraîne ainsi qu’un lent navire.
    Il dresse son beau col au-dessus des roseaux,
    Le plonge, le promène allongé sur les eaux,
    Le courbe gracieux comme un profil d’acanthe,
    Et cache son bec noir dans sa gorge éclatante.
    Tantôt le long des pins, séjour d’ombre et de paix,
    Il serpente, et laissant les herbages épais
    Traîner derrière lui comme une chevelure,
    Il va d’une tardive et languissante allure ;
    La grotte où le poète écoute ce qu’il sent,
    Et la source qui pleure un éternel absent,
    Lui plaisent : il y rôde ; une feuille de saule
    En silence tombée effleure son épaule ;
    Tantôt il pousse au large, et, loin du bois obscur,
    Superbe, gouvernant du côté de l’azur,
    Il choisit, pour fêter sa blancheur qu’il admire,
    La place éblouissante où le soleil se mire.
    Puis, quand les bords de l’eau ne se distinguent plus,
    A l’heure où toute forme est un spectre confus,
    Où l’horizon brunit, rayé d’un long trait rouge,
    Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge,
    Que les rainettes font dans l’air serein leur bruit
    Et que la luciole au clair de lune luit,
    L’oiseau, dans le lac sombre, où sous lui se reflète
    La splendeur d’une nuit lactée et violette,
    Comme un vase d’argent parmi des diamants,
    Dort, la tête sous l’aile, entre deux firmaments.

    René-François Sully Prudhomme, Les solitudes

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