Vernissage
Ce morceau de toile exposé,
pendu au mur et encadré,
couvert de tons, couvert de traits,
gens qui passez d’un air distrait
de salle en salle pour un peu voir…
à qui oserais-je avouer
y avoir mis tous mes espoirs ?
Je l’ai chéri, je l’ai aimé,
ce tableau qui de moi est né,
et en lui je me suis mirée.
Déjà je crains de me rappeler
ce qu’il a renfermé d’espoirs.
Et l’autre pendu à côté,
un peu de travers accroché
et qu’à peine on a remarqué,
gens qui tout en passant riez,
faisant autour de vous du charme…
à qui oserais-je avouer
y avoir mis toutes mes larmes ?
Je l’ai chéri, je l’ai aimé,
ce tableau qui de moi est né
et en lui je me suis mirée.
Mais que fait donc dans ce vacarme
cette chose qui a traduit mes larmes ?
Et celui qu’on voit en entrant
car de tous il est le plus grand.
Il y a des gens qui s’y arrêtent :
c’est là qu’on admire les toilettes
et qu’on fait le baise-main aux dames.
A qui oserais-je avouer
y avoir mis toute mon âme ?
Je l’ai chéri, je l’ai aimé
et en lui je me suis mirée,
ce tableau qui déjà me damne.
Et je rougis en me voyant,
âme qui s’étale à tout venant.
Et celui qui occupe le coin
et que les regards n’honorent point,
tout seul au bout de la rangée.
Personne ne s’en est approché
car on ne va pas jusque-là…
A qui oserais-je avouer
y avoir mis toute ma joie ?
Je l’ai chéri, je l’ai aimé
ce tableau qui de moi est né
et en lui je me suis mirée.
Dans la lumière de ma foi
que de fois l’ai-je contemplé.
Ce vernissage qui me tue
et qui expose mon âme à nu
me donne l’impression incongrue
d’aller, me montrant dans la rue
de tous mes habits dévêtue…
J’ai créé ma chair et mon sang
dans les douleurs de l’enfantement :
Château de cartes évanoui
sur le sable je t’ai bâti
du fond de ma mélancolie.
Et tout bas je n’ose m’avouer
qu’encore je vais recommencer.
Liberté
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages,
Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents ?
De quel droit volez-vous la vie à ces vivants ?
Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître
L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre ?
Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela ?
Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là
Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle ?
Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle ?
Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux,
Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux
Et si la servitude inutile des bêtes
Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ?
Qui sait si le carcan ne sort pas des licous ?
Oh! de nos actions qui sait les contre-coups,
Et quels noirs croisements ont au fond du mystère
Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre ?
Quand vous cadenassez sous un réseau de fer
Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air,
Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue,
Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue,
Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux
Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux ?
Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde !
Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde.
Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants ?
À tous ces enfermés donnez la clef des champs !
Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles ;
Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes.
La balance invisible a deux plateaux obscurs.
Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs !
Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles ;
La volière sinistre est mère des bastilles.
Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux !
Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux
Le destin juste et dur la reprend à des hommes.
Nous avons des tyrans parce que nous en sommes.
Tu veux être libre, homme ? et de quel droit, ayant
Chez toi le détenu, ce témoin effrayant ?
Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre.
Toute l'immensité sur ce pauvre oiseau sombre
Se penche, et te dévoue à l'expiation.
Je t'admire, oppresseur, criant: oppression !
Le sort te tient pendant que ta démence brave
Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave
Et la cage qui pend au seuil de ta maison
Vit, chante, et fait sortir de terre la prison.
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