Article publié depuis Eklablog

Publié le par Elettra

Deux textes sur le thème du voyage (POUR et CONTRE)
Voici deux textes courts sur le thème du voyage. L'auteur du premier fait le plaidoyer du
voyage. Le second va à l'encontre de l'utilité du voyage.

C'est cela, la vie! Quatre murs, deux portes, une fenêtre, un lit, des chaises, une
table, voilà! Prison, prison! Tout logis qu'on habite longtemps devient prison!
Oh! fuir, partir! fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils aux
mêmes heures, et les mêmes pensées, surtout!
Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus avoir la force de se
lever pour boire un verre d'eau, las des visages amis vus trop souvent et devenus
irritants, des odieux et placides voisins, des choses familières et monotones, de sa
maison, de sa rue, de sa bonne qui vient dire: "que désire Monsieur pour son dîner",
et qui s'en va en relevant à chaque pas, d'un ignoble coup de talon, le bord effiloqué
de sa jupe sale, las de son chien trop fidèle, des taches immuables des tentures, de
la régularité des repas, du sommeil dans le même lit, de chaque action répétée
chaque jour, las de soi-même, de sa propre voix, des choses qu'on répète sans
cesse, du cercle étroit de ses idées, las de sa figure vue dans la glace, des mines
qu'on fait en se rasant, en se peignant, il faut partir, entrer dans une vie nouvelle et
changeante.
Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité connue pour
pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve.
Une gare! un port! un train qui siffle et crache son premier jet de vapeur! un grand
navire passant dans les jetées, lentement, mais dont le ventre halète d'impatience et
qui va fuir là-bas, à l'horizon, vers des pays nouveaux! Qui peut voir cela sans frémir
d'envie, sans sentir s'éveiller dans son âme le frissonnant désir des longs voyages?
On rêve toujours d'un pays préféré, l'un de la Suède, l'autre des Indes; celui-ci de
la Grèce et celui-là du Japon. Moi, je me sentais attiré vers l'Afrique par un impérieux
besoin, par la nostalgie du Désert ignoré, comme par le pressentiment d'une passion
qui va naître. Je quittai Paris le 6 juillet 1881. Je voulais voir cette terre du soleil et
du sable en plein été, sous la pesante chaleur, dans l'éblouissement furieux de la
lumière

Changer de place me paraît une action inutile et fatigante. Les nuits en chemin de
fer, le sommeil secoué des wagons avec des douleurs dans la tête et des
courbatures dans les membres... sont à mon avis de détestables commencements
pour une partie de plaisir. [...] Je tiens à mon lit plus qu'à tout. Il est le sanctuaire de
la vie. [...]
Et les soirs navrants dans la cité ignorée ! Connaissez-vous rien de plus
lamentable que la nuit qui tombe sur une cité étrangère ? On va devant soi au milieu
d'un mouvement, d'une agitation qui semblent surprenants comme ceux des songes.
[...] Et on s'aperçoit soudain qu'on est vraiment et toujours et partout seul au monde,
mais que dans les lieux connus, les coudoiements familiers vous donnent seulement
l'illusion de la fraternité humaine. [...]
C'est en allant loin qu'on comprend bien comme tout est proche et court et vide ;
c'est en cherchant l'inconnu qu'on s'aperçoit bien comme tout est médiocre et vite
fini ; c'est en parcourant la terre qu'on voit bien comme elle est petite et sans cesse
à peu près pareille.
Guy de Maupassant

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